Certaines maisons semblent garder la mémoire des générations qui les ont habitées.
Au sud de la Haute-Vienne, une demeure appelée « La Borne » raconte, à elle seule, près de trois siècles d’histoire familiale. Derrière ses murs se succèdent notaires, chirurgiens, prêtres, juges de paix… et même une servante qui finira par en devenir l’usufruitière.
En suivant les archives notariales et les registres anciens, c’est toute une saga familiale qui se dévoile.
Une maison qui porte le nom de ses anciens maîtres
Au cadastre de 1834, la parcelle n°734 est désignée sous le nom de « La Borne ». Dans les actes plus anciens, on parle déjà de « la maison dite La Borne » ou encore de « chez La Borne ».
Mais ce nom n’a probablement rien à voir avec une borne de délimitation. Tout porte à croire qu’il vient du nom d’une ancienne famille : les Laborne, notables de la petite ville depuis au moins le XVIᵉ siècle.
L’un d’eux, Léonet, mort en 1524, possédait de nombreuses terres dans la région : Villemojane, Saigne, Cros, Beaulieu, La Garde ou encore La Virolle. Une famille puissante, solidement implantée dans le paysage local.
Plus d’un siècle plus tard, l’un de leurs descendants va donner à la maison une place centrale dans l’histoire du bourg.
Jean Laborne, notaire et greffier de la justice de Peyrat
En décembre 1680 naît Jean, fils d’Anthoine, greffier de la juridiction de la baronnie.
Le destin du jeune homme est marqué très tôt par les épreuves : il perd ses parents avant l’âge adulte et est placé sous la tutelle de parents proches. Malgré cela, il suit les traces familiales et devient licencié en droit, notaire et greffier de la justice locale.
La maison de La Borne devient alors le cœur de sa vie… mais aussi le théâtre de plusieurs tragédies.
Jean se marie trois fois.
En 1703, il épouse Marie, mais la jeune femme meurt deux ans plus tard, alitée dans leur maison. Sept ans plus tard, il se remarie avec Jeanne, originaire de Limoges et fille d’un célèbre orfèvre. Elle disparaît à son tour en 1722.
Quelques mois plus tard seulement, Jean épouse une troisième fois Marie, fille du lieutenant de la ville. C’est probablement de ce mariage que naîtront ses deux enfants : Elizabeth et Léonard.
Les propriétaires changent de nom mais la maison reste dans la même famille.
En 1751, Elizabeth épouse Léonard, maître chirurgien.
Le contrat de mariage est très clair : le jeune mari doit venir s’installer dans la maison familiale, auprès de sa belle-mère Marie et de sa future femme.
La demeure de La Borne devient alors un foyer animé où cohabitent plusieurs générations. Dans cette maison naîtront huit enfants, entre 1752 et 1765.
Mais ce sont surtout les fils qui marqueront l’histoire du lieu.
Une fratrie déterminée à ne pas diviser l’héritage
Lorsque leurs parents meurent dans les années 1780, les six fils survivants héritent d’un patrimoine important, évalué à environ 18 000 livres.
Plutôt que de partager immédiatement les biens – ce qui aurait fragmenté les terres et les bâtiments – ils prennent une décision inhabituelle : maintenir l’héritage en indivision.
Peu à peu, deux frères prennent en main la gestion familiale :
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Léonard, prêtre et
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Emmanuel-Jean, ancien procureur devenu juge de paix pendant la Révolution.
Entre 1790 et 1794, ils rachètent progressivement les parts de leurs autres frères, leur versant plusieurs milliers de livres. Ainsi, la maison de La Borne reste intacte et continue d’appartenir à la famille.
Une maison transformée en tribunal
À la faveur de la Révolution, Emmanuel-Jean est élu juge de paix du canton.
Sa maison devient alors un lieu inattendu : l’une des pièces sert de salle d’audience. Les habitants du canton viennent y régler leurs litiges et entendre les décisions de justice.
Pendant quelques années, la maison familiale se transforme donc en petit tribunal rural.
Le testament du juge et l’étonnante histoire de Manette
En 1805, malade et alité, Emmanuel-Jean rédige son testament.
Il distribue plusieurs legs à ses neveux, à un huissier… mais aussi à sa fidèle servante, surnommée Manette.
À cette dernière, il laisse :
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du linge et du mobilier
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des réserves de blé et de seigle
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et surtout l’usufruit d’une partie de la maison appelée « le Fournial »
Quelques jours après sa mort, un échange inattendu a lieu. Manette et le frère du défunt conviennent de permuter leurs lots.
Résultat : la servante obtient finalement la jouissance de la maison de La Borne elle-même pour le reste de sa vie.
Ainsi, la demeure qui avait abrité juges, notaires et chirurgiens se retrouve occupée par celle qui y avait longtemps travaillé.
Et l’histoire continue...
Après plusieurs années et certainement après un arrangement avec Manette, la propriété revient finalement en son entier au prêtre Léonard, l’un des derniers représentants de la fratrie.
En 1821, vieillissant, il décide de transmettre une grande partie de ses biens à sa nièce Marguerite-Julie, mariée à un officier de cavalerie.
Mais il prend soin de garder un privilège :
il se réserve la jouissance de la maison de La Borne et de son jardin, aussi longtemps qu’il vivra.
Quand les archives redonnent vie aux maisons
Aujourd’hui, la maison de La Borne est un simple bâtiment du bourg et appartient encore aux descendants de cette famille. Pourtant, derrière ses murs se cache une histoire riche : celle d’une famille de notables, de stratégies d’héritage, de prêtres réfractaires à la Révolution et même d’une servante devenue usufruitière.
C’est toute la magie de la recherche généalogique :
avec quelques contrats de mariage, des testaments et des actes notariés, les pierres se mettent à parler.
Et parfois, elles racontent trois siècles de vie.
@Elise Chagot - Tous droits réservés.
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