Deux siècles d’histoire familiale et religieuse à Uzerche
Au cœur d’une cité corrézienne, dans la rue qui grimpe vers l’actuelle place de la Libération, un logis discret raconte à lui seul plus de trois siècles d’histoire locale. Derrière ses murs se lit l’itinéraire d’une famille réputée dans la cité, les bouleversements de la Révolution, les difficultés d’une veuve commerçante et, finalement, l’installation durable d’une présence religieuse. De demeure bourgeoise à Maison des Sœurs, ce logis constitue un véritable témoin de l’évolution sociale et religieuse de la ville.
Une maison au cœur du patrimoine des Clédat
Au début du XIXᵉ siècle, le logis appartient à Félix Ambroise, avocat et propriétaire. La propriété comprend également un jardin à l’arrière, ainsi qu’un autre bien situé de l’autre côté de la rue.
Cette implantation n’est pas isolée : plusieurs membres de la famille Clédat possèdent alors des maisons dans cette même rue menant à la porte Bécharie. La famille forme ainsi un véritable réseau de propriétés autour de ce secteur stratégique de la ville.
L’ensemble le plus prestigieux est l’Hôtel Bécharie, aussi appelé Hôtel Clédat, appartenant à la branche aînée de la famille, représentée par Martial Gabriel, baron de Clédat (1764-1849). Le domaine comprend plusieurs parcelles autour de la porte médiévale. Malgré les bouleversements révolutionnaires — notamment l’émigration de son fils qui entraîne la nationalisation d’une partie du bien — la famille parvient à racheter les portions vendues et à conserver l’ensemble.
Cette concentration immobilière témoigne du rôle central joué par les Clédat dans la société uzerchoise depuis plusieurs siècles.
Une famille issue de la bourgeoisie marchande
L’histoire de cette lignée remonte au moins au XVIᵉ siècle. Dès 1557, un certain Léonard, marchand, est probablement propriétaire de bâtiments contigus à la porte Bécharie. Quelques décennies plus tard, en 1610, Vincent, enrichi par la ferme de l’abbaye de Vigeois, acquiert la porte elle-même et forme ce qui deviendra l’ensemble appelé Hôtel Bécharie.
Au fil du temps, la famille s’impose dans les élites locales. Issue de la bourgeoisie marchande, elle accède progressivement à la noblesse au début du XVIIᵉ siècle. Marchands, consuls, avocats, officiers au sénéchal ou militaires : les Clédat occupent de nombreuses fonctions dans la société locale.
Félix Ambroise Clédat-Masdupuy appartient à la branche cadette de cette famille. Né en 1759, il est le troisième fils de Gabriel Clédat-Lavigerie, seigneur de Charliaguet, avocat et conseiller au sénéchal d’Uzerche. Comme plusieurs de ses frères, il suit des études de droit et exerce la profession d’« homme de loi ».
Pendant la période révolutionnaire, il occupe également des fonctions administratives : on le retrouve notamment secrétaire général du Conseil du district puis conservateur des hypothèques.
Un mariage tardif et une maison acquise sous le Directoire
À près de quarante ans, en 1799, Félix Ambroise épouse Guillaumette Boyer-Chammard, fille d’un marchand droguiste d’Uzerche. Le contrat de mariage prévoit que toutes les acquisitions seront communes entre les époux.
C’est dans ce contexte qu’ils achètent, le 17 mars 1803 (26 ventôse an XI), le logis. Le vendeur est Léonard Mérine, maître de poste à Masseret.
Une veuve commerçante face aux difficultés
Le couple vit dans la maison avec ses cinq enfants. Guillaumette y tient un commerce de tissus et d’articles textiles. Les livres de comptes montrent un stock important : satines, velours, indiennes, mousselines, coutils, draps, cotons, ou encore étoffes venues de Montauban ou de Rouen. L’ensemble représente une valeur de plus de 3 600 francs, preuve d’une activité commerciale notable.
Mais l’équilibre familial est brisé par la mort prématurée de Félix Ambroise, le 5 mai 1811.
Guillaumette se retrouve seule avec cinq enfants encore mineurs. Malgré la confiance que lui accordait son mari — qui la laissait gérer seule les affaires — la situation financière devient rapidement fragile. Pour subvenir aux besoins de la famille, elle vend certains objets personnels, dont une montre en or et les pistolets de son époux.
Elle finit par fermer la boutique et loue le rez-de-chaussée du logis. Les meubles sont transportés à l’étage et une chambre donnant sur le jardin est transformée en cuisine. En 1827, le rez-de-chaussée est ainsi loué à un certain sieur Gentet.
Une maison conservée par les enfants
Après la mort de Guillaumette en 1826, les quatre enfants survivants acceptent la succession sous bénéfice d’inventaire, preuve de la fragilité économique laissée par leur mère.
Leur destin les éloigne progressivement d’Uzerche.
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Jean-Baptiste devient prêtre et mène une longue carrière ecclésiastique avant d’être nommé chanoine de la cathédrale de Tulle en 1878.
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Gabriel s’établit comme marchand à Angoulême où il se marie.
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Sophie, devenue sœur Marceline, rejoint la congrégation des Sœurs de Nevers et dirige l’école libre de Donzenac.
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Céleste, restée célibataire, accompagne son frère prêtre et s’occupe des affaires familiales.
Au fil du temps, le logis reste essentiellement entre les mains de Céleste et de Sophie. À leur décès, la propriété revient finalement à une cousine éloignée de la famille.
De la demeure familiale à l’école catholique
En 1895, la maison est vendue pour 2 600 francs à l’abbé Pierre Paul Lestourgie, doyen d’Uzerche.
L’achat intervient dans un contexte de fortes tensions entre l’Église et la République. Le conseil municipal souhaite alors remplacer les instituteurs congréganistes par des enseignants laïques. L’abbé Lestourgie organise en réaction la création d’une école libre catholique.
Pour accueillir les élèves et les religieux expulsés, il acquiert plusieurs bâtiments du quartier : l’Hôtel Joyet-Maubec, l’Hôtel Clédat et le logis Clédat-Masdupuy. Ce dernier semble rapidement destiné à accueillir les religieuses.
L’engagement du prêtre lui vaut même des poursuites judiciaires : en 1904, il est condamné à une amende pour avoir favorisé le fonctionnement de cette école libre.
La naissance de la « Maison des Sœurs »
Après la mort de l’abbé Lestourgie en 1905, la maison est revendue au nouveau curé d’Uzerche, Jean-Pierre Labarbary.
Celui-ci ne l’occupe pas lui-même. Le bâtiment devient officiellement la Maison des Sœurs. Trois religieuses y résident généralement : une supérieure et deux garde-malades ou infirmières.
Durant les premières décennies du XXᵉ siècle, plusieurs d’entre elles s’y succèdent : Jeanne-Geneviève Faugeron, Germaine Pagès, Pauline Lacome, Marie Lafon, ou encore Louise Jarrige.
En 1919, la propriété passe à l’abbé Philippe Saint-Germain, ancien aumônier militaire décoré pour son courage pendant la Première Guerre mondiale. Toutefois, la vocation du lieu ne change pas : il reste un logement destiné aux religieuses et un soutien aux œuvres catholiques locales.
Une maison, miroir de l’histoire locale
Au fil des générations, ce logis aura connu plusieurs vies :
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demeure d’une famille notable,
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maison d’une veuve commerçante,
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bien transmis entre héritiers dispersés,
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outil d’une stratégie éducative catholique,
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puis Maison des Sœurs au XXᵉ siècle.
Son histoire reflète ainsi les transformations profondes de la société française : la montée d’une bourgeoisie locale sous l’Ancien Régime, les bouleversements de la Révolution, les fragilités économiques du XIXᵉ siècle et les tensions entre l’Église et l’État au début de la Troisième République.
Derrière ses murs, ce logis d’Uzerche conserve donc la mémoire de plusieurs siècles de vie familiale, religieuse et sociale.
@Elise Chagot -Tous droits réservés.
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