Le 10 novembre 1790, à Brive, une disparition soudaine plonge toute une ville dans l’inquiétude… et bientôt dans le mystère.
Ce soir-là, Jérôme Chiniac-Desailleux, procureur de la commune récemment nommé président du tribunal de district, préside l’Assemblée des Amis de la Constitution jusqu’à 19h15. À l’issue de la séance, il se rend en compagnie du directeur des Postes afin de vérifier l’arrivée d’un courrier attendu de Bordeaux.
N’ayant trouvé aucune lettre, le directeur demande à l’un de ses domestiques d’accompagner Desailleux chez le facteur chargé du courrier. Mais celui-ci est absent. L’impatience gagne alors Desailleux : il est attendu chez lui pour le souper, où sa femme et quelques amis l’attendent déjà.
Il décide finalement de renvoyer le domestique.
Les deux hommes se séparent au tournant de la rue Barbecane. Desailleux s’engage alors seul dans la rue menant à la rue de Corrèze, en direction de la grande place.
C’est la dernière fois qu’il est vu vivant.
Une disparition inquiétante
Les heures passent. L’heure habituelle de son retour est largement dépassée.
Chez lui, l’inquiétude grandit. Son épouse et leurs invités font prévenir ses connaissances et organisent des recherches dans les maisons qu’il fréquente habituellement — en vain.
Très vite, la nouvelle de sa disparition se répand dans toute la ville.
La Garde nationale est mobilisée : des hommes sont postés aux portes et le long des remparts. Des détachements parcourent méthodiquement les rues et les habitations. Mais aucune trace de Jérôme Chiniac-Desailleux n’est retrouvée. Aucun indice. Aucun signe de lutte. Rien.
L’angoisse laisse place à une certitude : un crime a peut-être été commis.
Une ville sous tension
Dès le lendemain, une foule considérable se rassemble devant l’Hôtel de Ville. L’émotion est vive, presque palpable.
Tous réclament justice.
On évoque « le plus ardent désir de voir venger un crime qui attaque les plus chers intérêts du peuple ». Cet afflux de population est tel qu’il ralentit même les premières démarches judiciaires.
L’affaire prend rapidement une ampleur nationale : dès le 16 novembre, elle fait la une de la Gazette Nationale. Le 26, celle-ci publie le témoignage de deux femmes affirmant avoir entendu des cris le soir de la disparition.
La piste criminelle semble alors se confirmer.
Soupçons et rumeurs
Les soupçons se tournent d’abord vers l’aristocratie locale, et notamment vers Pradel de Lamaze. Son château est fouillé, sans résultat.
Puis, contre toute attente, les regards se portent sur un membre de sa propre famille : son frère, Pierre Chiniac, sénéchal d’Uzerche. Certains insinuent qu’il aurait pu vouloir se débarrasser d’un frère jugé trop engagé politiquement, aux idées « trop avancées ».
D’autres évoquent une hypothèse différente : le suicide.
Mais une question demeure : pourquoi, dans ce cas, se préoccupait-il autant de son courrier quelques instants auparavant ?
Face aux rumeurs, Pierre Chiniac promet cent louis d’or à quiconque pourra fournir des informations sur la disparition de son frère.
Le mystère reste entier.
La découverte du corps
Le 27 novembre, soit plus de deux semaines après la disparition, le corps de Jérôme Chiniac-Desailleux est finalement retrouvé dans la rivière Corrèze, à environ un kilomètre en aval de Brive, coincé dans l’écluse d’un moulin.
Un détail intrigue immédiatement : sa montre est arrêtée à 19h28.
À peine treize minutes après qu’il a été vu pour la dernière fois.
Il porte toujours ses vêtements. Dans ses poches, quelques pièces de monnaie. Aux pieds, les boucles en argent de ses souliers sont intactes.
Le vol n’est donc pas le mobile.
Accident, meurtre ou noyade ?
Très vite, les avis divergent.
Un premier rapport, attribué à un chirurgien, évoque une strangulation ainsi que plusieurs coups portés au front.
Mais une seconde expertise, réalisée par deux médecins venus en urgence de Montpellier à la demande de son frère, conclut à une mort par noyade. Selon eux, le corps ne présente aucune trace de violence.
Comment expliquer de telles contradictions ?
S’agit-il d’un meurtre maquillé ?
D’un accident ?
Ou d’une chute favorisée par l’alcool, comme certains le suggèrent à demi-mot ?
Aucune réponse définitive ne s’impose.
Un homme respecté… et exposé
Dans la dépêche envoyée à Paris, Jérôme Chiniac-Desailleux est décrit comme « un praticien zélé mais toujours raisonnable de la Révolution ».
Engagé, respecté, il avait occupé plusieurs fonctions importantes et s’était illustré dans différentes affaires, gagnant l’estime du peuple… mais peut-être aussi la haine de ses opposants.
Les registres du district d’Uzerche saluent quant à eux :
« la perte d’un homme respectable par sa droiture, d’un citoyen estimable par sa conduite, d’un magistrat connu par sa fermeté et ses lumières, d’un époux uni tendrement à sa femme, d’un père de famille précieux ».
Une énigme sans réponse
Plus de deux siècles après les faits, une question demeure :
Que s’est-il réellement passé entre 19h15 et 19h28, ce 10 novembre 1790 ?
Faute de preuves décisives, la mort de Jérôme Chiniac-Desailleux reste une énigme.
Son épouse quitte Brive et retourne s'installer à la suite de ce drame dans sa maison familiale à Ségur-le-Château.
@ Elise Chagot - Tous droits réservés. "Ségur Intime " paru en 2024.
Illustration générée par IA.
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